Jonathan Coe – Les Nains de la Mort

Jonathan Coe - Les Nains de la MortQu’obtient-on lorsque l’écriture d’un génie flirte avec les chansons d’un dandy ? Un régal. Et sous la plume de Coe, ce régal porte un nom : « Les Nains de la Mort ».

On raconte que quand on est happé par l’amour, on se remémore à vie la première rencontre. Je me souviens encore de ce que j’ai ressenti en entendant ma première chanson des Smiths et en terminant mon premier Coe. Je me souviens de tout. De l’endroit où je me trouvais, des personnes qui m’accompagnaient et de ce que j’ai pensé. Le coup de foudre ne serait pas une légende.

Donc si – comme moi – vous êtes un fan inconditionnel des Smiths et de Morrissey (de Morrissey surtout) vous n’hésiterez pas à vous plonger dans l’univers de Coe. Vous tendrez l’oreille. Et vous croirez entendre à la lecture des « Nains de la Mort » la mélodie de This night has opened my eyes, de Girlfriend in a coma ou encore d’I know it’s over. Chacun des chapitres des « Nains de la Mort » est introduit par une chanson des Smiths. De quoi ne jamais avoir envie de reposer le livre. Dans « Les Nains de la Mort », il règne le même air mélancolique que dans les chansons de Morrissey. Une sorte de cri plaintif adressé à cet entourage que l’on sait indifférent. Un appel à l’aide qui ne sera jamais entendu et qui n’empêche pas de le pousser. Et Coe écrit avec ce même ressentiment. Ses personnages semblent tout droit sortis d’une chanson des Smiths. Et c’est tout à son honneur.

William, personnage principal des « Nains de la Mort », est un musicien, punk – malgré lui, talentueux mais raté qui subit la vie plus qu’il ne la vit. Son groupe n’entend pas les magnifiques mélodies que ce mélomane esseulé compose sur son piano, ses meilleurs amis sont restés loin – très loin – dans sa ville natale, son manager est un voyou sans vergogne qui baigne dans des affaires louches et sa petite amie est – comme toujours chez les personnages féminins de Coe dont ses héros sont épris – insaisissable. Et William vit cette vie comme il peut. Il veut croire en son talent, en son destin atypique. Et il tente de le forcer. Sans succès. Jusqu’au jour où, par le plus grand des hasards – ou plutôt par un enchevêtrement de faits et circonstances sur lesquels il reviendra tout au long du récit – il assiste impuissant à un crime commis par deux nains cagoulés… S’ensuit une série d’événements des plus burlesques que seul un nom comme Coe peut livrer. On savoure.

Car comme toujours chez Coe, le rythme est bon. A croire que quand on a du talent, on a du talent. Coe parvient toujours à rendre un moment des plus banals fascinant. Un génie de la littérature, vous dis-je. De ceux qui ont ça dans le sang. Il suffit pour le croire de parcourir ce passage où William attend le bus un dimanche, dans sa banlieue londonienne. Un bus qui, immanquablement, n’arrive pas.

La perspective de passer le reste de votre vie devant cet arrêt de bus vous remplit d’une bienveillante indifférence. Attendre ici vous apparaît rétrospectivement comme une expérience extraordinairement enrichissante, qui vous a enseigné un détachement philosophique que vous envieraient beaucoup de grands hommes. Vous avez désormais acquis une force de caractère héroïque auprès de laquelle Thomas More le jour de son exécution  paraît pitoyable et hystérique. (Jonathan Coe, Les Nains de la Mort, Paris, Gallimard, 1990, p.98)

So British.

Mais sachez avant de vous lancer : si vous aimez les happy ends et si vous aspirez à la normalité, passez votre chemin. Car il n’y a rien de normal chez Coe. Il n’y a qu’aliénation, indisposition, incertitude, incompréhension. On ne voit rien venir et on ne comprend pas. Et ce n’est pas grave. Car c’est jouissif. Comme dans les vies où règnent trouble et chaos ; celles qui en valent la peine.

Parce que si j’étais une chanson, je serais There is a light that never goes out ; parce que si j’étais un personnage féminin de roman, je serais issue de l’imagination de Coe – quatre étoiles.

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