Don DeLillo – Point Oméga

Don DeLillo - Point Oméga« Point Oméga » a failli m’avoir. Littéralement.

Ça s’est passé au dernier chapitre. Lecture, métro – fin de journée comme une autre. Arrivée à destination, me voilà prise dans l’histoire. Incapable de m’arrêter, je me retrouve à terminer les dix dernières pages sur la route qui me mène de la station de métro à chez moi. En marchant ; titubant au bord de la chaussée. J’ai manqué être frôlée de très près. La faute au livre.

Or, si en commençant « Point Oméga » on m’avait dit qu’une telle mésaventure m’arriverait, je ne l’aurais pas cru. Car les premières pages du livre ne passionnent pas. Loin de là, elles ennuient. C’est lent. Trop lent. Tiré en longueur. De partout. A l’image de cette projection au ralenti du film d’Hitchcock qu’elles narrent. « Psychose », tellement ralenti qu’il faut 24 heures pour le visionner en entier. Une œuvre d’art proposée au MoMA par l’artiste écossais Douglas Gordon. Son nom : « 24 Hour Psycho ». Et c’est dans ce cadre que nous est présenté le premier des quatre personnages du livre. Un personnage à mille lieues de l’histoire et qui semble hors de tout. Hors du temps. Une fiction dans la fiction. Il suit, fasciné, cette projection qui lasse. Solitaire, à peine dérangé par quelques badauds qui se précipitent vers la sortie, sitôt entrés. Et l’on se plaint de constater que rien ne se passe. L’introspection elle-même se perd. On craint le pire.

Et puis, tout change. Du tout au tout. Don DeLillo reprend le contrôle. Dès l’introduction des trois autres personnages : le réalisateur gauche mais ambitieux qui souhaite tourner un film centré sur un vieux savant illuminé ; le vieux savant illuminé aux connaissances transcendantes qui voue un amour inconditionnel à sa fille surdouée ; la fille surdouée qui apparaît et disparaît, tel un mirage et qui semble se jouer du réalisateur gauche – mais existe-t-elle seulement ? Et les trois se retrouvent en plein cœur du désert de l’Arizona dans un vieil habitat isolé. Un environnement si calme qu’il donne l’impression que le temps s’est figé. Dans cette ambiance aux allures de « 24 Hour Psycho », les trois personnages passent leurs nuits à boire et à discuter. Tous trois hors du monde et hors d’atteinte. Hors du temps. Comme les protagonistes d’un film projeté au ralenti ; comme observés par cet étrange personnage du début du roman dont on parle si peu – et à raison. Leur quotidien à peine troublé par un drame qui semble presqu’irréel. Et quand la fin approche, le génie opère. La perfection de la trame narrative éblouit. La fin et le début convergent vers le point oméga – l’évolution ultime de la conscience humaine – et ne font qu’un. Tout prend sens et tout s’explique.

Comment vous en dire plus sans en dévoiler trop ?

Avec « Point Oméga », c’est l’idée même du temps qui est remise en question. D’où l’analogie avec l’œuvre de Gordon. Le temps, tel que nous le connaissons, est-il une réalité ? Et qu’est-ce que la réalité ? Existe-t-elle en dehors des perspectives qu’on lui attribue – celles du temps ?

Le déroulement du temps. C’est ce que je ressens ici, dit-il. Le temps qui vieillit lentement. Immensément vieux. Pas jour après jour. Je parle du temps profond, du temps immémorial. De nos vies qui régressent vers le lointain passé. Voilà ce qu’il y a là, dehors. Le désert du Pléistocène, la loi de l’extinction. (Don De Lillo, Point Oméga, Paris, Actes Sud, 2010, p.88)

On ne présente plus Don DeLillo. Si votre mémoire vous fait défaut, je vous citerai « Cosmopolis » et alors – outre Robert Pattinson, avouons-le – vous penserez à Don DeLillo. Mais ne voyez aucun rapport entre le succès usurpé de « Cosmopolis » (j’y reviendrai peut-être un jour) et la splendide métaphysique du temps mise en scène dans « Point Oméga ». Les deux ne pourraient se confondre tant les défauts de l’un valent les vertus de l’autre.

Un pari osé qui fait cogiter longtemps après – quatre étoiles.

Publicités

2 réflexions sur “Don DeLillo – Point Oméga

  1. blandenet dit :

    Don Lillo procure souvent cet effet-là ! on entre dans ses bouquins lentement mais on continue jusqu’à en être addict. Enfin un site qui chronique Don Lillo. Bonne journée.

    J'aime

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s