Laurent Gaudé – Le soleil des Scorta

Laurent Gaudé - Le soleil des ScortaJ’ai la lubie des tatouages. Non que je sois passée à l’acte – ainsi sois-je, il n’empêche que j’ai passé la moitié de ma vie à essayer de trancher parmi la dizaine de citations que je me laisserais faire graver sur le corps. A une époque, Winston Churchill l’emportait presque. « N’abandonnez jamais, jamais… ». J’adulais cette succession simplifiée de jamais qui la rendait complexe. Bien qu’ayant décidé que non, jamais du Churchill je me ferai tatouer, j’affectionne encore sa citation. Et tel un condensé, elle m’est venue à l’esprit une fois refermé « Le soleil des Scorta ».

Mais commençons par ce qui doit être dit – et pour ne plus y revenir : « Le soleil des Scorta » de Laurent Gaudé a obtenu le prix Goncourt 2004. Et non, cette consécration n’est pas déméritée. Il n’y a pas à polémiquer et rien à démontrer : il n’aurait pu en être autrement. On ne passe pas à côté du Goncourt avec un roman si intelligemment ficelé. Gaudé primé, c’est la vie qui semble devenue juste – c’est dire.

Ne nous attardons guère plus sur cet hommage. On l’a dit, passons. Car pour un roman d’une telle considération, le prix Goncourt perd ses qualificatifs premiers : éloge, louange, consécration. Trêve de verbiage ! Le Drouant ? Désuétude. « Le soleil des Scorta » est au-dessus – bien au-dessus ! – du prestige qui accompagne un prix littéraire. Avec « Le soleil des Scorta », Gaudé réussit l’exploit de distribuer des leçons de vie sans jamais paraître pédant. Des leçons qui sonnent remarquablement justes et qui nous enseignent que face à la fatalité, nous ne sommes pas tenus de nous soumettre. Un Scorta jamais ne se soumet. Une philosophie de vie.

L’histoire des Scorta s’étend sur plusieurs générations, mais est figée dans l’espace. Les Scorta ne connaissent que leur petit village de Montepuccio. Tous à leur manière tenteront d’y échapper pourtant. Sans succès. Toujours ils sont amenés à revenir vivre et crever sous ce soleil des Pouilles. Un soleil lourd, pesant, écrasant. Une malédiction dont ils ne parviennent pas à se défaire. Une fatalité. Mais une fatalité contre laquelle ils lutteront toujours, sans jamais se rendre.

Le livre s’ouvre sur un ancien malfrat qui, à peine sorti de prison où il a passé une dizaine d’années, décide de revenir dans le village de ses méfaits pour y posséder la femme qu’il a toujours aimée. Loin des tracas de l’amour à deux, il est déterminé à la violer si nécessaire. Et c’est ce qu’il fait. Or les années ayant passé, il croit reconnaître en une autre les traits de sa convoitise et s’unit à elle, dans l’erreur. Réalisant la chose, il meurt accablé et conscient que la malédiction démarre avec lui. Car de cette union est issue une lignée maudite et méprisée : celle des Scorta. Et les années passent. L’enfant grandit. Tel son géniteur, il lutte contre la malédiction. Il cherche le bonheur, qu’importent les dégâts. Et il vieillit. Et il s’unit. Et ses enfants grandissent, deviennent adultes. Ils génèrent à leur tour une descendance qui grandira et procréera ; jettera en pâture à la vie sa progéniture. Et tous se battront. Tous construiront sur un nom maudit qui leur est légué les fondements de leur vie. Toujours ils construiront leur destinée. Jamais ils ne cesseront d’aspirer au bonheur.

L’important, c’est vivre ; l’important, c’est être heureux. Que la fatalité impacte le vide, seulement.

— Il faut tenter de mener sa barque du mieux qu’on peut. Suis ton chemin, Elia. Et c’est tout. — Qui ne me mène nulle part, murmura Elia qui pensait très fort à Maria. — Ça, c’est autre chose. C’est autre chose et si tu n’y remédies pas, tu seras coupable. — Coupable de quoi ? Maudit, oui ! — Coupable, reprit Don Salvatore, de n’avoir pas mené ta vie au plus haut point qu’elle pouvait atteindre. Oublie la chance. Oublie le sort. Et force-toi, Elia. Force-toi. Jusqu’au bout. Car pour l’heure, tu n’as rien fait. (Laurent Gaudé, Le soleil des Scorta, Paris, Actes Sud, 2004, p.199)

Un soufflet pris en pleine face qui donne envie de se battre mais qui laisse pantois face au bonheur – quatre étoiles.

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