Darina Al-Joundi, Mohamed Kacimi – Le jour où Nina Simone a cessé de chanter

Darina Al-Joundi, Mohamed Kacimi - Le jour où Nina Simone a cessé de chanterLes femmes que j’admire portent le même nom : Simone. J’aime les Simone. Dans la littérature, dans le cinéma, dans la chanson. Simone Weil, Simone Signoret, Nina Simone. Je m’imprègne de ces dames. Je les use en mentors. Des fantasmes. Si j’avais une fille, je l’appellerais Simone. C’est la règle. L’ultime règle. Et étant une femme de convictions – de principes plutôt, je n’y dérogerai pas.

Mais d’ici à avoir ma Simone – la marge étant tracée et le chemin encore à sillonner – c’est sur ces autres Simone que je me repose. Nina Simone agit sur moi comme l’endorphine. Je la sens, cette substance, se déverser en moi à l’écoute de sa voix. Il semble qu’Assem Al-Joundi aurait été de mon avis. C’est en tout cas ce que sa fille nous apprend dans ce récit au ton grave ne laissant aucune place à la romance : « Le jour où Nina Simone a cessé de chanter » – coécrit avec Mohamed Kacimi.

Le jour où Nina Simone a cessé de chanter, c’est ce jour-là où une fille perd son père. Un jour misérable ; triste, qui en laisse présager une infinité d’autres. Et le choc est d’autant plus violent pour Darina Al-Joundi qu’elle est une de ces filles qui ont calqué leur vie sur celle de leur père ; un père qui paraît être le seul à la comprendre. Une fusion qui implose. Un désastre. Quand son père perd la vie, c’est la sienne qui s’égare. Elle oublie de vivre. Elle survit à sa manière ; à peine. Dans « Le jour où Nina Simone a cessé de chanter », elle lui rend un vibrant hommage en revenant sur cet avant et après décès qui a bouleversé sa vie. Un avant impulsif où l’inconscience est roi ; un après douloureux où le choc imparable mène à l’autodestruction et où l’anéantissement de l’âme devient un rempart à la mort. Un suicide programmé. Bouleversant.

Darina Al-Joundi est issue de l’élite libano-syrienne. Une famille d’intellectuels nantis des années quatre-vingt qui entame son ascension dans un Liban rongé par la guerre civile. Son père, écrivain syrien reconnu comme un fervent défenseur de la laïcité, est attaqué par le régime de Damas contre lequel il émet virulentes critiques. Plusieurs fois emprisonné et torturé, il fait néanmoins le nécessaire pour permettre à ses filles d’évoluer dans un environnement qui les préserve des tracas de la guerre.

Et Darina trace son bout de chemin. Elle vit à du mille à l’heure, presqu’étrangère aux combats, entre sexe et drogue et déchéance. Tout se joue sur un fond quotidien d’affrontement et de bestialité, dans un Beyrouth en proie aux flammes et à la démence. Où la femme ne joue au fond qu’un rôle secondaire. Darina refuse la place qu’on lui assigne. Elle se rebelle mais s’effondre. Rien ne lui est épargné : drogues dures, sexe rudimentaire, viol, avortement clandestin, internement en centre psychiatrique, exil. Elle assiste même à la mort de son petit ami au cours d’une partie de roulette russe qui se termine mal et à laquelle elle avait pris part. Cela semble si ahurissant qu’on doute : quelle est la part de réalité et de fantasme dans ce récit – dit – autobiographique ? Darina Al-Joundi vit en dix pages ce que, dans nos vies entières, nous ne pourrions pas même imaginer. Dommage, on n’y croit pas vraiment.

Mais vérité ou fiction, je m’aviserai de déprécier ce livre. Parce que la relation qu’entretient Darina avec son père m’a touchée. Pour cette seule raison. Et parce que, bon ! il y a ça, aussi.

J’ai toujours pensé que Beyrouth avec sa saleté, sa merde était la plus belle ville du monde, mais en sortant ce jour-là je n’avais pas le moindre sentiment, la moindre attache à cette ville qui n’existait plus à mes yeux (…) Je payais en fait la facture de trente années de liberté illusoire dans cette ville d’hypocrites, de mensonges, de maquillage. (Darina Al-Joundi, Le jour où Nina Simone a cessé de chanter, Paris, Actes Sud, 2008, p.157)

Pour ce père formidable qui a été le sien, pour cette déracinée au destin hors du commun et pour que Nina Simone jamais ne cesse de chanter – trois étoiles.

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