Kressmann Taylor – Inconnu à cette adresse

Kressmann Taylor - Inconnu à cette adresseAu risque de me répéter – je ne raffole pas des nouvelles littéraires. C’est trop court, trop ébauché. On a à peine le temps de s’attacher aux personnages que déjà l’histoire touche à sa fin. Frustrant. Dieu merci ! l’âge aidant, j’ai perdu en radicalité mais il m’arrive encore de penser que les nouvelles sont l’œuvre d’écrivains fainéants. Avides d’argent mais avares d’effort. Des Don Juan de la littérature qui souhaitent tirer profit de leur conquête mais refusent de s’investir sur le long terme. Par facilité, ils en pondent, des histoires. Par dizaines! Sans se soucier de l’adage qui veut qu’en amour comme en littérature, mieux vaut fuir les histoires courtes – adage que je viens d’inventer, oui.

Paradoxalement, s’il existe une histoire que j’aimerais vous forcer à lire – si je pouvais vous forcer à quoi que ce soit, sous-entendu – c’est « Inconnu à cette adresse » de Kressmann Taylor. « Inconnu à cette adresse » est une nouvelle parue en 1938 – postfacée dans sa nouvelle édition française par la fabuleuse Nancy Huston, excusez du peu ! – que je me suis retrouvée à lire pour terminer une lecture en cours. Un sacrifice agréable. Une histoire courte que vous devez lire. J’insiste : absolument. Elle vous prendra une heure et vous ne le regretterez jamais, jamais, jamais.

Les faits se déroulent peu avant le début de la Seconde Guerre. Par l’entremise de lettres, deux partenaires d’une galerie d’art de San Francisco, amis de longue date, se font part des sentiments amicaux, presque fraternels qui les lient. L’un est juif et l’autre allemand. Eisenstein et Schulse. Ce dernier rentré en Allemagne avec sa famille, Einsenstein le tient informé des affaires à San Francisco. On comprend à travers leur échange que Schulse a par la passé eu une relation extra-conjugale avec la sœur d’Eisenstein, Griselle, une jeune comédienne prometteuse faisant ses premiers pas en Europe, et pour laquelle il a conservé – sinon de l’amour, une affection singulière. Au fil des mois pourtant, la relation des acolytes se dégrade. Schulse – bien que résolument opposé à l’idéologie nazie au départ – se laisse peu à peu séduire par le parti national-socialiste. Désirant percer en politique, il fait part dans une dernière missive de sa volonté de ne plus recevoir des nouvelles d’Eiseintein, craignant les répercussions que sa correspondance avec un Juif pourraient avoir pour sa carrière. Mais lorsqu’Eisenstein le contacte à nouveau pour venir en aide à Griselle, perdue dans un Berlin qui lui est devenu hostile, les choses se gâtent.

N’ayez crainte, je n’en ai pas trop dit. Et je m’arrêterai là. Ce serait vous gâcher l’effet de surprise si je continuais, et le piédestal sur lequel il convient de poser Kressmann Taylor s’effondrerait. Ce qu’il faut éviter. Car Kressmann Taylor mérite d’être hissée au rang des plus grands auteurs. En moins de cent pages, cette mère au foyer de quatre enfants, alors inconnue du public, a imposé son nom dans l’Histoire de la littérature américaine. L’accomplissement d’une vie. Une visionnaire, qui prêtera à Schulse un discours – hélas ! en passe de devenir bien banal de nos jours.

La race juive est une plaie ouverte pour toute nation qui lui a donné refuge. Je n’ai jamais haï les Juifs en tant qu’individus – toi, par exemple,  je t’ai toujours considéré comme mon ami -, mais sache que je parle en toute honnêteté quand j’ajoute que je t’ai sincèrement aimé non à cause de ta race, mais malgré elle. (Kressmann Taylor, Inconnu à cette adresse, Paris, J’ai Lu, 2001, p.40)

Un air de déjà vu ?

Parce que, par les temps qui courent, il y a du bon à remettre les idées en place et à rappeler les opinions nauséeuses qui ont précédé la Seconde Guerre, à ces gens-là qui ont bien un ami noir, ou deux mais qui pensent que bon ! c’est pas pour dire, mais c’est toujours les mêmes qui – cinq étoiles.

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4 réflexions sur “Kressmann Taylor – Inconnu à cette adresse

  1. SAM dit :

    En littérature comme en amour je préfère que l’histoire soit courte et intense plutôt que longue et ennuyeuse… Pour te réconcilier définitivement avec les nouvelles je te conseille Mademoiselle O de Nabokov ou dans un autre style plus épuré- ces deux auteurs n’ont de commun que l’origine- La Dame au petit chien de Tchekhov. (Ce sont les titres des recueils). C’est justement plus difficile qu’il n’y paraît d’écrire une nouvelle…

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    • Mehtap Teke dit :

      Pour les nouvelles, je vais tenter un recueil en espérant qu’il me fasse changer d’avis. Je suis ouverte à tout changement. C’est déjà un pas en avant.
      Pour l’adage haha ! Je me doutais bien qu’il passerait moyen. Ça doit être mon côté romantique.
      Des bisous, Samounette !

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  2. Meral dit :

    Très intéressant comme toujours … Tu me refiles tjs ta passion de la lecture et je maudis le temps que je ai pas pour lire les livres que tu nous présentes 😉

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