Henri Alleg – La question

Henri Alleg - La questionContrairement à ce qui se dit, être issu de l’immigration ne présente pas que des inconvénients. La double identité qui résulte de l’exil charme et attire les autochtones. Et je n’exagère pas en parlant d’attrait, je l’ai vécu : elle fascine. Le temps permettant d’analyser la vie sereinement, je réalise que mon identité – chez moi – triple a été chez certains la principale raison de leur intérêt à mon égard. Etrange, mais oui ! je prends. Car il y a un fameux avantage à attiser la curiosité. Il ne faut donc pas prendre cette constatation pour un reproche : elle est son contraire.

En littérature, le phénomène est courant. L’étranger a toujours séduit. Parfois jusqu’à frôler la limite à ne pas franchir ; celle du cliché. Pierre Loti en est un parfait exemple, lui qui ne jurait que par le doux nom que portait ma tout aussi douce tante Hatice – l’un des plus beaux qui soient. Et pour une raison que je ne m’explique pas, la lecture de « La question » du journaliste communiste et révolutionnaire français Henri Alleg m’a ramenée à ce constat.

Car il semblerait qu’Henri Alleg soit l’un de ces personnages happés par le phénomène. C’est ce qui explique par ailleurs sa grandeur. Je conçois que mon impression puisse être erronée. Il n’empêche qu’en terminant le récit de ses supplices, c’est à cette conclusion que j’en suis arrivée. Il y a chez Alleg cette estime de l’Algérie – ses habitants, sa culture – qui nous fait penser qu’indubitablement, il en était amoureux. Une fierté dont il ne démordra jamais.

Il m’arrivait de croiser dans le couloir des prisonniers musulmans, qui rejoignaient leur prison collective ou leur cellule (…) Ils comprenaient que, comme eux, j’avais été torturé et ils me saluaient au passage (…) Et dans leurs yeux, je lisais une solidarité, une amitié, une confiance si totales que je me sentais fier, justement parce que j’étais Européen, d’avoir ma place parmi eux. (Henri Alleg, La question, Paris, Les Editions de Minuit, 1958, p.77)

Henri Alleg, directeur d’Alger républicain – proche du parti communiste algérien, se doit de passer dans la clandestinité le jour où son quotidien est interdit de publication. Arrêté et séquestré dans la banlieue d’Alger en 1957, il est torturé pendant un mois avant d’être interné dans différentes prisons algériennes. Au cours de sa dernière détention, il rédige « La question » où il revient sur les sévices physiques dont il a été à la fois le témoin et la victime. Dissimulant les pages au fur et à mesure qu’il les écrit, il parvient à les transmettre à ses avocats. Sa femme s’occupera de la retranscription des bouts de papiers ainsi récupérés, et de leur publication. Edité, censuré, saisi, l’ouvrage subira la procédure symptomatique des grandes œuvres de l’Humanité. « La question » est l’un des témoignages les plus frappants, les plus marquants – les plus émétiques, aussi – d’une page sombre de l’Histoire : celle de la torture qui a sévi durant la guerre d’Algérie.

Oui ! la vie d’Alleg est une de celles qui nous fait reconsidérer la nôtre avec recul. Une de ces vies dont la fatalité a bâti la supériorité. La lecture de « La question » devrait être imposée aux élèves du secondaire. Car la société gagnerait à ce que le récit soit lu à l’âge où le questionnement connaît ses premiers émois. On y retrouve tout ce qui encense un « J’accuse », à la différence que la vie d’Alleg, elle, a justifié son texte.

Ensuite, bon ! que rajouter ? Il y a des vies qui ne se critiquent pas, tout simplement.

A ce grand monsieur qu’aura été Henri Alleg, donc. Ce très grand monsieur que je salue bien bas – cinq étoiles.

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