Masha Gessen – Dans la tête d’un génie

Masha Gessen - Dans la tête d’un génieDe nos jours, les génies se font rares. On en voit peu. Dans ces environs désertiques toutefois, j’en connais un et c’est mon père. Je vous vois venir – sceptiques. Elle en connaît un, et il faut qu’il soit son père. Mais je vous assure, mon père est un génie. Et je pourrais vous citer mille et une preuves de ce que j’avance. Peut-être le ferais-je un jour, mais pas ici. Car il existe un autre cas d’espèce – différent, tout aussi fantastique – que, tous, nous gagnerions à connaître. Et c’est Grigori Perelman.

Grigori Perelman, c’est ce surdoué des chiffres qui est venu à bout de l’un des sept problèmes mathématiques du millénaire – réputés insurmontables : la conjecture de Poincaré. Simplement, mine de rien. Il se serait penché sur la question pendant près d’une décennie, seul – résolument seul, avant d’expédier les résultats de sa recherche par Internet. Cinquante-neuf pages.

Pourtant, si Perelman est un génie, c’est pour une toute autre raison : il n’a pas daigné accepter les prix qui ont suivi sa découverte et qu’ont voulu lui remettre universitaires et autres illustres institutions. Ni titre ni cash. Ni Fields, ni le million de dollars. Rien qui l’aurait englué dans un système esclavagiste aux allures de liberté chérie. Perelman a choisi de se sauver. Et aujourd’hui, l’un des hommes les plus intelligents, les plus brillants de ce monde vit reclus dans un vieil appartement russe avec pour seule compagnie, sa mère.

Perelman et son intelligence supérieure à la norme. Un esprit ; un homme à part. Cheveux hirsutes, barbe non entretenue, on le croirait sorti d’un livre d’H.G. Wells. Le jour où il présente sa démission de l’Institut Steklov, il donne des explications que, dans le fond, personne ne peut comprendre mais qui ont l’avantage d’être claires : désenchanté, Perelman préfère la solitude à la société.

Je n’en veux à personne ici, mais je n’ai pas d’amis et, de toute façon, je suis déçu par les mathématiques et je veux faire autre chose. Je m’en vais. (Masha Gessen, Dans la tête d’un génie, Paris, Globe, 2013, p.224)

Alors, imaginez ma joie lorsque j’ai appris que la traduction française de l’une de ses – trop – rares biographies a vu le jour. Empressée de la faire venir à l’autre bout du monde où je réside, je me suis jetée dessus. Avec voracité. Depuis le temps que je l’attendais ! « Dans la tête d’un génie ». L’histoire d’un homme hors du commun racontée dans un livre des plus communs – hélas.

Car le livre de Masha Gessen déçoit. Pire : irrite. L’auteur se dissipe au moindre nom ou évènement cité. S’il nous est conté que Perelman a étudié à l’école 239 de Leningrad, il faut qu’elle nous sorte la biographie de tous les professeurs de l’établissement, de ses fondateurs avant eux et de chacun des disciples qui ont fréquenté Perelman. Comprenez : quarante pages. Perelman est Juif ? Très bien. La voilà à déblatérer durant trente pages sur les discriminations dont les Juifs ont été les victimes sous l’ère soviétique. De quoi rendre dingue. Car – et Grigori Perelman dans tout ça ?

En entamant la biographie, on s’attend à en connaître davantage sur le mathématicien. Or, non. Rien ne se dit de plus que ce que l’on connaît déjà. D’Internet. C’est dire l’intérêt. Gessen l’avouera : elle n’aura jamais rencontré Perelman. Son ouvrage est le fruit de témoignages recueillis auprès de ces gens qui, un temps, l’ont côtoyé. Jadis. Car aujourd’hui, Perelman s’est coupé du monde. Il a mis un terme à sa carrière de chercheur, vit de ses rentes et se consacre à des activités connues de lui seul. Seul. Et moi, je salue. Je m’en vois soulagée, même. Je me dis : en voilà un que la société n’aura pas – elle qui l’a perdu, à trop vouloir l’impressionner.

Une biographie bien terne donc, pour conter une vie des plus captivantes. Ironie. Mais que la mauvaise image que je vous donne du livre ne vous dissuade pas – surtout pas ! – de vous pencher sur le cas Grigori Perelman ; cet homme-là que tous, nous gagnerions à connaître – deux étoiles.

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2 réflexions sur “Masha Gessen – Dans la tête d’un génie

    • Mehtap Teke dit :

      Ah ! mais je m’en tiens à mon billet littéraire chaque semaine. Et j’en profite pour te souhaiter le meilleur pour 2014, ma Samounette. Amour, boulot, amitié. Je te souhaite tout ce que tu désires !

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