Mikhaïl Boulgakov – Cœur de chien

Mikhaïl Boulgakov - Cœur de chienS’il y a bien une caractéristique propre à la littérature russe, c’est celle de générer des histoires intelligentes mais folles ; intéressantes mais comme sans queue ni tête. Une remarque qui – vous le devinez – souligne en réalité la sublimité de ses artistes. Car le résultat est éloquent. Gogol, pour ne citer que lui, en est un illustre exemple. Il n’y a qu’à lire « Le journal d’un fou » pour comprendre. Et d’autres œuvres ; et d’autres auteurs. D’autres, comme Mikhaïl Boulgakov, qui m’a été recommandé en décembre dernier. En une lecture, je me suis inclinée face au talent. Qu’aurais-je pu faire d’autre ? Vous m’excuserez le cliché – mais on a là un écrivain russe, voyez.

Ne me faites pas dire toutefois ce que je n’ai pas dit. Chez Boulgakov, la lumière est moins aveuglante que chez d’autres – n’est pas Gogol qui veut. On penche d’un côté pour mieux considérer l’autre. On veut saisir la trame mais elle glisse constamment des doigts. Et tout au long de la lecture, on devine que « Cœur de chien » nous laissera mitigés. Etrange.

Mikhaïl Boulgakov est un grand. Je ne le nie pas – comment pourrais-je ? Et je salue son habileté – son habileté seulement – à écrire à l’encontre de l’ordre établi par les révolutionnaires d’Octobre. Rédigée en 1925, le livre n’a été autorisé de publication que soixante ans plus tard. Il fallait oser, du temps où le réalisme socialiste était d’usage en Russie soviétique – reconnaissons-le. Mais tout de même, « Cœur de chien » est une histoire bizarre. Vraiment bizarre. Un mélange de réalité fictive, nappée de relents fantastiques et loufoques. Une curieuse chimère littéraire.

Dans « Cœur de chien », un professeur émérite et reconnu décide de mener une expérience – vous le devinez – biscornue. Il greffe à un chien errant qu’il a recueilli – et nommé Bouboul, l’hypophyse d’un ivrogne débauché qui vient de mourir. Si le but premier est d’étudier les possibilités de rajeunissement que permettrait la greffe, l’expérience s’avère un échec. Le professeur assiste alors à la mutation de son cobaye en un petit être vil, méprisant, vulgaire, malpoli et grossier – à l’image de son donneur. Un goujat dont toute la maisonnée rêve de se défaire. Un scélérat qui s’attribue en toute logique le doux nom de Bouboulov. Polygraphe Polygraphovitch Bouboulov.

— Quel nom souhaitez-vous prendre ? L’homme rectifia son nœud de cravate et répondit : — Polygraphe Polygraphovitch. — Ne faites pas l’imbécile, répondit Philippe Philippovitch, l’air sombre. Je vous parle sérieusement.  Un sourire sarcastique tordit la petite moustache de l’homme (…) — Sacrer, j’ai pas le droit. Cracher, j’ai pas le droit. Et de vous, tout ce que j’entends c’est « Idiot, crétin ». On dirait qu’il n’y a que les professeurs qui ont le droit de jurer en RSFSR. (Mikhaïl Boulgakov, Cœur de chien, Paris, Le Livre de Poche, 1999, pp.95-96)

Vous l’aurez compris – « Cœur de chien » est un livre drôle, cynique et cocasse. Satyrique et burlesque. On rit. Le personnage de Bouboulov créé des émules – moi la première. Il est exaspérant – parce que dans le fond, odieux. Mais c’est plus fort que nous : on tombe sous le charme. Je ne suis pas certaine toutefois que c’était le résultat recherché. Boulgakov – on le devine – veut faire de Bouboulov la caricature type et avilissante des camarades soviétiques – qu’il méprise, précisons. Pardon mais – on passe à côté. Et – que faire ? Parlons franchement, parlons bien : si ce n’était pour Bouboulov, on ne pourrait apprécier autant « Cœur de chien ».

Parce que donc – le personnage de Bouboulov, il fallait y penser ; et parce que – oh, those Russians ! je ne peux m’empêcher de soupirer, en écho à Bobby Farrell dans cette chanson préférée de mon père – quatre étoiles.

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8 réflexions sur “Mikhaïl Boulgakov – Cœur de chien

  1. Sonia dit :

    J’avais adoré son chef d’oeuvre le Maître et Marguerite, ce roman court est à découvrir. Boulgakov livre ici une critique acerbe sur le quotidien soviétique dans un style très original et très humoristique.
    C’est traité sous le mode de la farce, mais comme souvent dans ces cas-là, ça dit beaucoup de choses sur une époque trouble de la Russie. Merci pour cette chronique.

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    • Mehtap Teke dit :

      Ah ben, la personne qui m’a parlé de Boulgakov me conseillait justement de lire « Le Maître et Marguerite » en premier. Mais « Coeur de chien » m’a fait de l’oeil… Je lirai « Le Maître et Marguerite » sans faute et le chroniquerai, si possible. Et merci !

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