Sébastien Bonnemason-Richard – Je n’ai de goût qu’aux pleurs que tu me vois répandre

Sébastien Bonnemason-Richard - Je n'ai de goût qu'aux pleurs que tu me vois répandreSébastien Bonnemason-Richard est un petit malin. En choisissant un alexandrin de Jean Racine, tiré de la Prière d’Esther, pour titrer son premier roman édité chez Alma, il devait bien se douter qu’il attiserait la curiosité, le fourbe. Je n’ai de goût qu’aux pleurs que tu me vois répandre. Forcément – l’attraction est galvanisée. Même si ! pour être honnête, je n’ai pas reconnu de suite les vers de Racine. J’oscillais entre Corneille, Mirbeau et Baudelaire (oui, j’ai honte). Il m’a fallu de l’aide pour les resituer. Et trente secondes de lecture en diagonale de la célèbre prière pour décider que le roman de Bonnemason-Richard ne pouvait être un mauvais choix. Mais vous le devinez – j’avais tort.

Car « Je n’ai de goût qu’aux pleurs que tu me vois répandre » est un assez mauvais choix. C’est pourquoi je le répète : Sébastien Bonnemason-Richard est un petit malin. En unissant son nom à une célèbre rime du dix-septième, il se doutait qu’il appâterait. Toutefois – dès lors le lien avec « Esther » descellé, la lecture entamée et la supercherie mise à jour, la chute est vertigineuse. Je le dis sans crainte. Car j’assume. Tout.

Alors – Dans ces jours solennels à l’orgueil dédiés, Seule, et dans le secret je le foule à mes pieds ; Qu’à ces vains ornements je préfère la cendre, Et n’ai de goût qu’aux pleurs que tu me vois répandre – à d’autres ! Il n’y a aucun rapport entre la prière d’Esther et la trame contée par Bonnemason-Richard. Ou si – mais je suis passée à côté. On a bien une tragédie qui se joue, et l’allusion à Racine permet de le deviner. Mais avec Bonnemason-Richard, la tragédie ne se veut pas classique. Surtout pas et au contraire ! elle est contemporaine. Elle est contemporaine en cela qu’elle manque de provoquer, de susciter l’émotion. Logique ! elle qui a pour ambition de l’attiser à peine. L’histoire n’ébranle rien. Les sentiments encore moins – les miens, du moins.

On se doute que la fin sera dramatique. On sait dès les premières pages qu’il y a chez le narrateur un truc qui ne tourne pas rond. Un adulte qui abandonne carrière, amis, biens, vie pour rejoindre – et on le découvre assez tard – une adolescente avec qui il semble avoir eu une aventure par le passé ; on se doute qu’il y a là comme qui dirait une bien grosse anguille qui se tapit sous roche. Mais dans « Je n’ai de goût qu’aux pleurs que tu me vois répandre », la chute est bien trop ancrée dans une réalité froide et raisonnée que pour intéresser. Limite – on croit avoir affaire au compte rendu d’un banal fait divers ; un compte rendu bâclé et si peu romancé que l’on discernerait presque le désintérêt de l’auteur pour sa propre histoire. Assumé ! Et j’exagère à peine.

Je ne dirais pas que Bonnemason-Richard est à oublier. Non. Son style est bon – très bon. Il vaut la peine d’être lu. Mais dans un prochain roman. Sa plume s’impose. Au-delà des premières pages et au fur et à mesure qu’on les tourne. Quand bien même on a compris que l’on ne va pas aimer. Le début à lui-seul est d’une éloquence sans faille.

C’est terminé. Ici, c’est terminé. Je veux dire pour moi. J’ai coupé l’eau, le gaz, l’électricité. J’ai décidé de nous résilier, mon compte de téléphone et moi (…) Je sais que dans quelques jours, certaines personnes m’appelleront. Parce que je les connais, elles ne diront pas : Il a fait les démarches, c’est pensé, mûrement réfléchi. Elles penseront avoir tapé un mauvais numéro, un doigt qui aurait ripé sur une mauvaise touche. (Sébastien Bonnemason-Richard, Je n’ai de goût qu’aux pleurs que tu me vois répandre, Paris, Alma, 2013, pp.13-14)

Mais la forme, dans le fond, ne peut sauver de la catastrophe une histoire que l’on croirait tout droit sortie d’un papier à scandale.

Et donc – parce qu’il y a de fortes chances que Sébastien Bonnemason-Richard puisse nous surprendre un jour. Mais ce jour-là n’étant pas ce jour-ci – deux étoiles.

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