Johann Zarca – Le Boss de Boulogne

Johann Zarca - Le Boss de Boulogne Le marketing, c’est un domaine qui me connaît. Je vous en explique le fonctionnement. Vous allez voir, c’est très simple. Si je vous dis que ce billet parlera cul, shit et baston, la probabilité que vous stoppiez votre lecture ici est faible. Car nous vivons à l’ère où le cul, le shit et la baston sont les ingrédients du cocktail qui vend. Alors – si je vous mitraille sur 177 pages de scènes de baise dignes de la Jenna Jameson, de course-poursuite entre mecs défoncés au crack et de baston à faire passer Reservoir dogs pour un film pour enfants, il y a fort à parier que je vous aurai amené à faire ce que je veux vous faire faire : consommer. Et ce n’est pas moi qui l’apprendrai aux responsables marketing de Don Quichotte. Ces fils et filles de Séguéla ont prouvé, en publiant « Le Boss de Boulogne », qu’ils maîtrisaient mieux que quiconque l’art de manier pour vendre.

Avant que l’on ne démarre les hostilités – qu’on se le dise : je suis un vieux con. Réac en littérature ; anar en écriture. Ce qui, à l’air du temps, consiste à déplorer tout ce qui n’entre pas dans la catégorie belles-lettres. Si, ça existe encore. Car pour moi – et ouvrez la parenthèse – qui ne dois ma maîtrise du français qu’au hasard des flux migratoires – fermez la parenthèse – la langue française est une langue sacrée à laquelle on se soumet, les genoux pliés. Et sa littérature – ne vous en déplaise – ce n’est pas la littérature vandale.

Noy, le katoy de Thaïlande, rodave mon état de défonce avancé. Moi, je tricard qu’elle s’est farci une teille de sky à elle seule et je sais aussi qu’elle vient de pécho deux meuges de cé au petit chouf. Les trans ont des couilles à la base et ils se défoncent encore plus que nous. Normal, leur vie rime avec zermi. (Johann Zarca, Le Boss Boulogne, Paris, Don Quichotte, 2014, p.81)

Je ne reviendrai pas sur l’histoire du « Boss de Boulogne ». Une bande de dealers menée par le Boss qui a fait du bois de Boulogne son terrain de jeu et qui voit son quotidien chamboulé par une série de meurtres visant des prostituées. Soit. Le sexe, la drogue et la violence y sont surexploités. Forcément, ils sont vendeurs et assurent le succès.

Toutefois – je ne dénigrerais pas le recours à ces thèmes s’ils étaient un moyen de dénoncer. Bret Easton Ellis, pour l’exemple, en use et je n’ai rien à lui reprocher. Car dans ses romans, c’est la déchéance de la société qui est signalée d’une plume accusatrice. Et la violence à laquelle il recourt souligne en réalité la médiocrité de ses personnages. Alors – si encore Johann Zarca dénonçait ! mais non. Pas de parti pris. Pas même sur la prostitution, pourtant thème fondamental de son récit. Rien sur les conditions de travail de ces hommes et de ces femmes exploités par un système machiste et esclavagiste ultra libéralisé où tout se marchande – le corps y compris. On croirait Zarca inquiet de se positionner. Or – pour ou contre et à l’heure où le débat sur sa pénalisation fait rage, une prise de position aurait pu sauver du désintérêt un roman qui, autrement, n’apporte rien à être lu. Vous savez – à vaincre sans péril.

Il faut donc se contenter de ces scènes de baise, de baston, de course-poursuite et de meurtre – le tout saucé au cé et au sky. Bon. Zarca apporte sa pierre à l’édifice de la banalisation du banditisme. Je revois cette scène où le boss et quelques-uns de ses amis s’en prennent à deux Juifs venus serrer le bois d’un peu trop près à leur goût. La scène de déglinguage terminée et le livre refermé, on réalise qu’en fait, elle n’apportait rien à l’histoire. Ou si : du voyeurisme. Dommage.

Je rajouterai toutefois – Johann Zarca n’a rien à craindre. Sa littérature est celle qui dominera le monde de demain. Et si cette littérature s’inscrit dans une évolution à laquelle je refuse de prendre part, tant pis pour moi. Mon combat est de toute façon perdu d’avance.

Parce que – Johann Zarca, je l’aime bien. C’est un mec intelligent, malin, à l’esprit fin. Talentueux et drôle. Et parce qu’il n’y a que les vieux cons dans mon genre qui ne prendront pas plaisir à lire « Le Boss de Boulogne » – trois étoiles.

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10 réflexions sur “Johann Zarca – Le Boss de Boulogne

  1. Oncle Paul dit :

    Bonjour
    Si cela peut vous rassurer, moi non plus je n’ai pris aucun plaisir à cette lecture. Mais il est vrai que je fais partie de la catégorie Vétérans de la littérature !
    Bien à vous

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  2. Sonia dit :

    Ce qui est assez incroyable avec Zarca, c’est sa capacité à susciter des réactions vives, aussi positives que négatives sans tomber dans l’indifférence. A la fois il est le seul invité d’une émission culturelle à faire l’unanimité auprès de 4 chroniqueurs, et pas des plus tendres, qui saluent ses qualités littéraires et la force de son récit, à la fois on trouve des critiques qui comparent son œuvre à « de la bouse ». Il y a ceux qui reprochent à Zarka son absence de morale, et ceux dont je fais partie, comme Margueritte Baux et Christian Vivian qui saluent sa vision juste et son amour pour les prostituées, les seuls personnages solidaires et bienveillants du roman. Zarka a cette force de mettre ses idéaux de côté au profit d’une œuvre qui suinte le réalisme, et de brusquer une littérature parfois trop codifiée, consensuelle et moralisatrice. C’est évident, on aime ou on déteste. Ceci étant, je viens de découvrir votre site, bravo pour la qualité de vos critiques. Affaire à suivre. Sonia

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    • Mehtap Teke dit :

      Comme vous le dites si justement, Zarca ne laisse aucunement indifférent. C’est ce petit plus qui lui permettra peut-être de se faire une place dans le milieu littéraire.
      Merci pour votre message et au plaisir,

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  3. sam dit :

    Je crois que c’est ma chronique préférée ! Pour un livre que je ne le lirai pas en plus ! Si tout le livre est écrit comme l’extrait, je ne tiendrai pas de toute façon. Et puis je ne peux ni voir ni lire des trucs sur la drogue… je ne sais pas d’où ça vient mais c’est physique, ça me donne envie de vomir.

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  4. Le Tigre dit :

    Pas facile, de dégomer avec courtoisie un torchon dont on connaît l’auteur hein ? Heureusement pour moi, j’avais trouvé ça plutôt sympa.
    Johann, c’est un peu comme Musso : soit on aime, soit on déteste. Pas d’entre deux.

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    • Mehtap Teke dit :

      Pas facile du tout ! même si je réfute le terme de torchon, hein. Sinon oui, l’atout du Boss (et la plus-value de Zarca) c’est que son livre ne laisse pas indifférent. Dans un sens ou dans l’autre.

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