Yachar Kemal – Tu écraseras le serpent

Yachar Kemal - Tu écraseras le serpentIl y a deux raisons qui me font aimer Yasar Kemal. La première, c’est que j’attache une grande importance à la méritocratie. Indépendamment du succès rencontré, il n’y a rien de glorieux à réussir sans avoir morflé. Et Yasar Kemal en a morflé. La seconde, c’est que Yasar Kemal me ramène à mon père et à ma mère. A mon père parce que – il est Kurde mais refuse de se considérer comme tel, il a abandonné l’école très jeune pour gagner sa croûte et il se trouve très à gauche sur l’échiquier politique. A ma mère parce que – elle a lu tout Yasar Kemal, elle lui voue un culte sans faille et elle porte en elle la nostalgie de la vie passée dans les villages et les montagnes.

Alors si vous souhaitez vous immerger dans la littérature turque – en ce qu’elle a de plus authentique et de moins mercantile, j’entends – oubliez Safak, oubliez Pamuk. Et dans une moindre mesure – oubliez Gursel. Je ne peux que vous conseiller Yasar Kemal. Et si le millier de pages de la saga de Mèmed vous effraie, procurez-vous « Tu écraseras le serpent ». Il suffira à vous donner un avant-goût de ce qui fait de Yasar Kemal – incontestablement et effectivement – « le plus grand écrivain turc vivant ».

« Tu écraseras le serpent », c’est l’histoire d’Esmé. Esmé est si belle qu’aucun homme ne peut croiser sa route sans en tomber amoureux. Jusqu’aux villages avoisinants, tous en ont eu vent. Il faut dire, une telle beauté ! Dieu en créerait une tous les mille ans.

Eprise d’Abbas, Esmé est enlevée par Halil qui –poussé par un amour dément, fanatique et intransigeant – la force à s’unir à lui. De cette union à laquelle elle finit par s’acclimater naît Hassan. Hassan qui très tôt est le témoin silencieux de la fixation psychotique de tous pour Esmé. Celle de son père, de ses oncles. Des villageois. Celle d’Abbas aussi, qu’il surprend avec sa mère. Car Esmé n’a jamais cessé de voir Abbas. Abbas, qui vit reclus dans les montagnes afin de pouvoir vivre au plus près de celle qu’il aime. Cet acharnement préconise le malheur. Les amants se savent condamnés. Mais Esmé ne peut fuir avec Abbas car elle ne peut vivre loin d’Hassan.

Pris de folie, Abbas tue Halil. Sous les yeux d’Esmé. Sous les yeux d’Hassan. Abbas est à son tour abattu mais Halil n’est pas vengé. Car c’est par Esmé que le malheur est arrivé. Par sa beauté. Pour laver l’honneur souillé, tous réclament sa tête. Or – nul n’ose profaner l’œuvre de Dieu. Nul n’ose toucher à Esmé. Esmé est trop belle pour mourir de la main d’un homme.

Mais la main de l’homme n’est pas celle de l’enfant. Et la manipulation s’enclenche. L’acharnement,  l’endoctrinement, le harcèlement. Tous se liguent contre Hassan pour le pousser à commettre l’irréparable. A coups de fables et d’allégories et de malédictions, ils ont raison de lui. L’enfant perd la tête. De chuchotements en complaintes ; jour après jour, mois après mois, il tait et sacrifie son amour pour sa mère afin de se plier à ce qui est attendu de lui. Il veut lutter pourtant ! il l’aime tant, Esmé. Mais plongé dans les traditions ancestrales d’une Turquie archaïque et dépassée, il sait qu’il ne pourra échapper au destin que d’autres ont scellé pour lui.

Tout le monde la haïssait. Une haine pareille, étouffante, même lui la ressentait, oui, il ne pouvait plus respirer dans ce village, on ne peut tout de même pas se résigner à vivre dans une telle hostilité. Pour rien au monde. Personne n’adressait plus la parole à sa mère (…) Qu’est-ce qu’elle fichait encore au village ? Dire qu’elle était si belle, la plus belle femme de l’univers… (Yachar Kemal, Tu écraseras le serpent, Paris, Gallimard, 1995, pp.16-17)

Parce que – aspirer à la littérature turque sans avoir lu Yasar Kemal, c’est comme aspirer à la littérature française sans avoir lu Victor Hugo. Et parce que bon ! on parle là de l’auteur préféré de ma mère – cinq étoiles.

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