Christian Bobin – La part manquante

Christian Bobin - La part manquanteDimanche dernier, il est arrivé une chose bien étrange. Alors que je somnolais, étendue nonchalamment sur un transat au bord d’une piscine à peine occupée, croupissant sous une chaleur étonnamment accablante pour un début de soirée, je fus dérangée par les rires d’un bambin que j’entendais barbouiller dans l’eau depuis un long moment déjà. Ouvrant à demi l’œil, agacée il faut l’admettre, je vis que son père s’amusait à l’éclabousser, jouette. La scène était d’une futilité somme toute insignifiante. Sauf que – et j’en fus estomaquée ! l’enfant riait de bon cœur. En fait – il riait tant et si bien, d’une force et avec une telle candeur, que j’en fus profondément troublée. Car il me semblait assister là au premier fou rire d’une vie. Je me suis demandé si ce gamin de quelques mois se souviendrait de cet instant lorsque, dans trente ans, il aurait mon âge – et moi le double. L’idée m’a attristée. Le spectacle était d’une telle authenticité qu’il aurait mérité de rester graver dans nos mémoires. Dans celle de l’enfant – pour l’avoir vécu ; dans la mienne – pour en avoir été le témoin. Et tel un Lamartine – à un lac près ; pestant contre le temps qui emporte toute merveille en ce monde, j’ai songé à Christian Bobin.

Bobin plein la tête donc – et désirant me détourner d’une vision qui en allait jusqu’à chambouler mon âme et perturber ma raison, j’ai attrapé Le Nouvel Obs qui traînait là et me suis mise à le feuilleter. Il faut savoir – je suis allergique à Laurent Joffrin mais la récente annonce de sa démission à la tête de l’hebdo a motivé mes visites chez l’Indien situé à trois minutes de chez moi. Et – alors que le doigt leste, je passais distraitement les titres en revue – levant les yeux au ciel par moment – quelle ne fut ma stupéfaction de voir soudain, trônant dans sa superbe en page 72 du magazine, Christian Bobin lui-même ! Une interview d’une page lui était accordée. Le brave, tout sourire, les bras chargés de bûches, se laissait prendre au jeu le temps d’un cliché, accueillant dans sa maison du Creusot. Pour une coïncidence, elle était assez troublante et il faut croire qu’effectivement – et comme dirait l’autre, Dieu ne joue pas aux dés.

Car si je reporte ainsi la publication de ma chronique sur le dernier ouvrage du très respectable François Cheng (de l’Académie française s’il vous plaît) et si je me suis empressée d’en écrire une nouvelle sur le célèbre Bourguignon, c’est parce que l’article du Nouvel Obs laissait entendre que dans le milieu, Bobin joue à du seul contre tous. J’en avais eu vent et il est vrai – les critiques à son égard sont virulentes. Mon coup de cœur 2012 s’en prend plein la face et traîne telle une pâture parmi la horde de sceptiques vomissant leur mépris de la candeur que Bobin incarne dans ses écrits. Bobin s’en dit conscient mais choisit de les ignorer – le saint homme. J’approuve. Sans parvenir toutefois à m’empêcher de vouloir rappeler l’intérêt d’un écrivain comme Bobin dans un monde (francophone) où la littérature (francophone) est devenue d’un mainstream émétique.

Bobin, c’est celui qui apporte la touche épurée dans cet univers qui en manque. Il est celui par qui le plus platonique des instants peut se transformer en fantasme le plus grand. Bobin, c’est en fait celui qui, pour décrire la scène qui s’est jouée sous mes yeux ce dimanche-là, aurait écrit quelque chose comme ça.

Dans le service des enfants, tout aussi sûrement que dans la solitude, vous retrouvez la présence innombrable, l’émerveillement. L’émerveillement n’est pas l’oubli de la mort, mais la capacité de la contempler comme tout le reste, comme l’amer et le sombre : dans la brûlure d’une première fois, dans la fraîcheur d’une connaissance sans précédent (…) Dans ce qui est on voit ce qui manque. Dans le rire on rejoint ce qui manque. (Christian Bobin, La part manquante, Paris, Gallimard, 1989, pp.30-31)

Bobin, c’est un écrivain à part. Un poète qui a réinventé la poésie et l’a fait renaître. Il lui a donné sa forme actuelle. Il l’a adaptée à une époque ; à une génération qui ne s’y intéressait plus. Il en a fait une merveille. Un brin de saveur et une touche d’amour qui manquent tant – mais tant.

Un nouveau souffle.

Vous l’aurez compris – parce que Christian Bobin ! cinq étoiles.

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2 réflexions sur “Christian Bobin – La part manquante

  1. Meral dit :

    Quel magnifique billet… Je me suis souvenue de tonnes magnifiques souvenirs de notre enfance … Pourquoi ne peut on pas être insouciant toute notre vie ?? Bisous ma sœurette adorée.

    J'aime

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