Jonathan Coe – La pluie, avant qu’elle tombe

Jonathan Coe - La pluie, avant qu’elle tombe« Si je ris de toute chose ici-bas, c’est pour n’en pas pleurer. » C’est ce que Lord Byron a dit. Alors Jonathan Coe l’écrit et moi je le lis. Et comme tout être mal énamouré – et donc tourmenté, j’ai parcouru l’œuvre de Coe et disséqué son style, roman après roman, mue par la volonté d’y trouver ce qui le rend unique : la comédie sarcastique. Les allusions à ce cynisme qui singularise. Un humour propre qui décape et se fout de tout et du sort ! dissimulant sous le rire la mélancolie de la fiction. Si j’ai dû lire à peu près tout de Jonathan Coe, c’est dernièrement que j’ai découvert son roman le plus iconoclaste et dérangeant : « La pluie, avant qu’elle tombe », qui se dépêtre de la signature humoristique de l’auteur. Quand le comique rend l’âme, la tristesse persiste.

Dans « La pluie, avant qu’elle tombe » Coe nous plonge dans les souvenirs de Rosamond, une octogénaire britannique qui, le soir de se donner la mort, enregistre sur bande audio l’histoire des trois femmes de sa vie. Sa cousine, Beatrix ; la fille de celle-ci et la petite-fille. Nostalgique, elle décrit vingt photographies et revient sur des décennies d’histoire, où l’existence de ces trois générations de femmes liées par les liens du sang subit les répercussions des décisions et des actions de celles qui les ont précédées. Les vies s’entremêlent et Rosamond, impuissante, ne peut qu’assister à la destruction des relations qui se tissent et se défont – tortueuses, haineuses. Un conflit intergénérationnel aux allures d’effet papillon.

Fait commun à la majorité de ses écrits, on retrouve dans ce roman de Coe sa fascination pour le phénomène de cause à effet. Les personnages subissent les conséquences des erreurs passées, commises par des générations antérieures qui impactent leur destinée. Si les événements les affectent, en réalité – et sous l’engrenage de ce mécanisme, les personnages deviennent ce qu’ils sont amenés à devenir. Et cette absence de hasard ne rend pas la vie injuste – au contraire ! tout étant lié, les injustices causées par des êtres au passé favorisent au final et à un moment donné, l’apparition de la cause juste. C’est ce que Coe appelle l’inévitabilité.

Il y a aussi dans « La pluie, avant qu’elle tombe » et pour la première fois chez Coe, l’absence d’ironie. L’auteur dévoile franchement un pan sombre de sa littérature : la mélancolie issue des désillusions de la vie. Mais ces rêves et fantasmes qui ne se réalisent pas n’empêchent pas d’être heureux. En fait, rien n’est jamais aussi idyllique que dans l’imaginaire. Le bonheur existe quand bien même l’idée recherchée ne se produit pas. Car le sentiment qui anticipe la concrétisation de l’événement mène à la plénitude. Et c’est cet instant-là, celui qui précède la réalité ; ce moment fantasmé qui justement ne se concrétise pas, qui procure à la vie son sens. De là découle le titre du livre.

Puis elle a proclamé : — Eh bien moi, j’aime la pluie avant qu’elle tombe. Rebecca s’est contentée de sourire mais moi j’ai répliqué : — Tu sais, ma chérie, avant qu’elle tombe, ce n’est pas vraiment de la pluie (…) C’est de l’humidité, rien de plus. De l’humidité dans les nuages (…) Tu comprends, ça n’existe pas, la pluie, avant qu’elle tombe. Il faut qu’elle tombe, sinon ça n’est pas de la pluie (…) — Bien sûr que ça n’existe pas, elle a dit. C’est bien pour ça que c’est ma préférée. Une chose n’a pas besoin d’exister pour rendre les gens heureux, pas vrai ? (Jonathan Coe, La pluie, avant qu’elle tombe, Paris, Gallimard, 1999, pp.164-165)

Dans un registre bien différent de celui auquel il nous a habitués, Jonathan Coe prouve avec « La pluie, avant qu’elle tombe » qu’il reste maître dans l’art de surprendre et signe pour l’unique fois de sa carrière un roman sombre et profond qui nous rappelle que toujours – et au final – tout arrive pour une raison.

L’injustice toujours mène à ce qui est juste – quatre étoiles.

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