Nina Berberova – L’accompagnatrice

Nina Berberova - L’accompagnatriceLoin de moi l’idée de copier la réplique de Blondin, mais il m’a toujours semblé que le monde se divisait en deux catégories : ceux qui sont heureux et ceux qui ne le sont pas. Et pour ces derniers rassurez-vous, l’affaire n’en est pas une. Ils ne sont pas heureux et ce n’est pas grave, car il n’y a rien qui puisse se faire pour contrer cela. C’est en eux, vous comprenez. Ils vivent avec. Par période bien sûr, il leur arrive de connaître un moment de répit. Mais l’instant est futile et aussitôt leur nature reprend ses droits. Et ces autres bienheureux ne comprendront jamais qu’il soit effectivement possible de vivre une existence en soi identique à la leur et quand même, ne pas y trouver source de joie. Mais que voulez-vous : c’est l’aspiration au bonheur qui veut ça.

Je ne sais dans quelle catégorie il conviendrait de ranger Nina Berberova, mais c’est en tout cas un constat qui a dû la frapper lorsqu’à l’âge de quatre-vingts ans passés, elle termine et publie « L’accompagnatrice ». Dans ce roman, Berberova conte l’histoire de la jeune et quelconque Sonetchka qui, alors que promise à une brillante carrière de pianiste – à laquelle elle seule ne semble y croire et à raison – est nommée accompagnatrice officielle d’une starlette en devenir, Maria Nikolaevna Travina. Dans le rôle qui lui est assigné, l’innocente Sonetchka se doit d’accompagner la diva et son époux dans leurs déplacements à l’étranger où la belle se donne occasionnellement en spectacle dans des représentations vivement saluées par la foule.

Dès les premiers instants de leur rencontre, la narratrice, d’une banalité médiocre, se met en comparaison avec la somptueuse Maria Nikolaevna, d’à peine dix années son aînée, et développe envers elle des sentiments mitigés, passant de la fascination à la haine. Un jour toutefois et malgré elle, elle se voit confier le secret d’une vie : l’artiste a un amant dont elle est éperdument éprise, et qui la suit jusqu’à Paris où le couple Travina a élu domicile le temps de quelques concerts.

Sonetchka se met alors à échafauder un scénario perfide : elle doit gagner la confiance de la belle afin de mieux la perdre. L’idée d’assister à la disgrâce de cette femme qui semble avoir conquis la vie l’obsède et devient sa seule raison d’être. Elle doit obtenir la preuve que Maria Nikolaevna est humaine et qu’en cela, le malheur peut s’abattre sur elle. Tout comme il s’acharne sur Sonetchka. Maria Nikolaevna doit payer sa vie parfaite. Elle doit perdre, et doit apprendre à pleurer sur son sort. Elle doit souffrir afin que le monde prouve qu’il est juste. Maria Nikolaevna est la plus belle et la plus comblée, mais elle ne peut être invulnérable. Elle ne peut échapper à la misère qui touche d’autres qu’elle.

Sonetchka guette et attend l’instant où enfin elle parviendra à détruire l’existence de Maria Nikolaevna. Pour mieux la trahir, elle planifie d’avouer au mari cocu la manigance adultérine qui se joue dans son dos et à son insu. La jeune accompagnatrice trépigne de joie. Enfin elle a trouvé la faille chez son insubmersible maîtresse ; enfin elle va pouvoir la punir ! jusqu’à réaliser que sa quête est vaine : vraiment, il y a des gens que rien n’atteint. Maria Nikolaevna Travina baigne dans une plénitude sans fin.

— Voilà que la mort m’a touchée, et cependant je n’arrive pas à perdre le sentiment d’une espèce de bonheur constant (…) Je suis heureuse de l’existence même ! Je ne sais même pas de quoi – de respirer, de chanter, de vivre dans ce monde. Vous me jugez ? (…) Je réfléchis longtemps, puis je dis : — Il y a des gens comme ça. Ils ont en eux une espèce de magnificence (…) Il est rare qu’on puisse les modifier, les rendre infirmes… Je ne sais l’exprimer : un être heureux, il vit comme au-dessus de tous les autres. Et cela, on n’a même pas à le lui pardonner, parce qu’il l’a comme on a la santé, ou la beauté. (Nina Berberova, L’accompagnatrice, Ed. J’ai lu, Paris, 2004, pp.83-84)

Une histoire – digne d’un auteur russe – relatant les travers d’une vie, et la présentant pour ce que réellement elle est : un canular – quatre étoiles.

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