Mohamed Choukri – Le pain nu

Mohamed Choukri - Le pain nuMohamed Choukri est l’un des écrivains les plus connus de la littérature arabe. S’il est parvenu à se hisser en haut de la liste, c’est en partie – et incontestablement – grâce à son talent, immense ! mais aussi en raison du parcours atypique qui le poussera à l’âge de vingt ans à apprendre à lire et à écrire, entamant ainsi le chemin qu’on lui sait. Pendant vingt ans pourtant, Choukri aura trainé la misère d’une existence malheureuse où tous les coups sont permis et où seule la survie compte. Il aura lutté contre l’ignorance et la famine qui sévit au sein des classes sociales les plus pauvres du Maroc d’après-guerre. Le petit Choukri grandit en cultivant le mépris de son prochain, ainsi que la haine du père (le monstre, comme il le nomme) dont il souhaite secrètement la mort. Un père qu’il craint et qui assassine. Un père qui incarne la terreur. Exit les rêves d’enfant. Choukri, très tôt, est confronté à la brutalité d’une société qui ne peut l’épargner, et qui le maintient dans un état d’asthénie extrême ; celle d’une vie à laquelle il prend part par dépit et qu’il va tenter de détruire avant qu’elle ne le détruise. 

« Le pain nu », récit autobiographique présenté et traduit par Tahar Ben Jelloun (il fallait le préciser), a été censuré pendant une décennie avant de trouver preneur. Dans ce livre, Mohamed Choukri conte une enfance et une adolescence marquées par un événement tragique, qui le hantera et le précipitera dans sa descente aux enfers : son frère aîné Abdelkader est assassiné sous ses yeux par un père furieux et autoritaire. Ce meurtre pousse le jeune Choukri à fuir le giron familial et à haïr, recourant à la violence comme une forme d’expression du dégoût d’un monde qui le laisse pourrir dans le désastre. Très jeune, Choukri apprend à voler, à piller. Il frappe, il cogne. La vie est un ring de boxe où le plus fort gagne ; un monde qu’il ne contrôle pas, hanté qu’il est par les souvenirs d’une autorité paternelle qui le domine, et par une image : la tombe inconnue (celle de son frère), qu’il est incapable de resituer dans le vaste cimetière qui l’englobe. Un ange s’en est allé et l’a laissé là à se dépêtrer avec les déboires d’un système émétique dans lequel il manque de trouver sa place. Un système qui risque de le happer dans le silence éternel ; une mort qu’il ne craint pas. Alors Choukri vit, mû par l’idée qu’heureux sera celui qui s’en ira le premier.

Choukri trouve un répit dans les bordels où il traîne et où – et à sa manière – il exprime sa tristesse. Les femmes lui offrent la chaleur humaine que les hommes lui refusent – ou ne peuvent lui procurer. Il trouve chez elles un refuge qui l’apaise. Il y trouve l’amour aussi, bien que toujours – et aussitôt – rappelé à la dure réalité de la rue, il se doit de retourner à ses bars, ses crimes, son proxénétisme et ses nuits. Sans espoir. La laideur aussi, la saleté ; la fatalité et la pauvreté de ces autres vies semblables à la sienne, sans salut. Ces êtres qui l’accompagnent et qu’il met à nu dans ce récit. Ces hommes, ces femmes qu’il finit pourtant par quitter. Les routes toujours se séparent. Parce qu’ainsi soit-il.

Quand je fus loin je me retournai. Sallafa était au seuil de la porte, s’essuyant les yeux. Je ne bougeai pas. Je la regardai sans rien dire. Je savais que c’était la dernière fois que je la voyais. C’était un adieu. D’ailleurs, toutes les autres filles, je ne les ai plus revues (…) Nous étions animés par la même force qui m’interdisait le retour comme elle obligeait Sallafa à rester au seuil de la porte, incapable de rentrer ou de me rejoindre soit pour aller vers des lieux inconnus soit pour rester ensemble. (Mohamed Choukri, Le pain nu, Paris, Ed. du Seuil, 1997, p.120)

Le récit d’une vie qui nous ramène à son acception même : le marasme annoncé d’un leurre – quatre étoiles.

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